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le Félibrige ; ils se donnent un titre : les félibres

Chaque année, vers la Pentecôte, une ville du midi de la France -jamais la même - est le théâtre d'étranges festivités. Les groupes folkloriques tiennent la rue, tandis que se décernent des prix littéraires qui récompensent des oeuvres écrites dans une langue, la langue d'oc, que bien peu de Français savent lire et dont beaucoup, d'ailleurs, ignorent jusqu'à l'existence. Tandis que des personnalités parfois venues de loin - à l'échelle de ce Midi qui va de L'Atlantique aux Alpes - prononcent, dans cette même langue, des discours souvent revendicatifs. Et que le maire de la ville élue y va, lui aussi, de sa harangue, dans la langue de ses administrés d'un jour, quitte d'ailleurs à l'écorcher quelque peu. Cette fête, c'est la Santo Estello, la grand-messe et l'assemblée générale d'une association plus que centenaire, le Félibrige. Son but : promouvoir la renaissance de la langue d'oc, instrument d'expression du peuple méridional - d'autres disent du peuple occitan.

Quelles visions ont nos cousins Américains, et plus particululièrement les étudiants et professeurs du Middleburry collège dans l'état du vermont, du Midi , des coutumes et de la langue occitane d'aujourd'hui ? En voici une analyse publiée par leur école :

Simple manifestation folklorique? On peut être tenté de répondre par l'affirmative - et combien d'intellectuels français succomberaient volontiers à cette tentation, si ces fêtes pouvaient retenir si peu que ce soit leur attention? Ce n'est pourtant pas si simple. Non que le folklore ou la nostalgie soient totalement absents en l'occurrence. Mais ces fastes sont aussi le signal d'autre chose, qui peut prendre, ailleurs, des formes différentes. Parfois de l'ordre du seul symbole : la Région Midi-Pyrénées arbore ainsi un drapeau marqué de cette croix occitane qui était jusque-là l'apanage des divers mouvements occitanistes de l'après-68. Parfois aussi de l'ordre de la pratique culturelle : ces lycées où s'enseigne, dans des conditions souvent précaires, la langue d'oc; ou ces troupes de théâtre, ces groupes de musiciens qui utilisent cette même langue. Pas du tout, bien sûr, comme les félibres en leur fête. Et pour dire autre chose, qui peut d'ailleurs effaroucher ces félibres. Mais c'est bel et bien la même langue. Nous voici devant un paradoxe, et un paradoxe suffisamment fort pour justifier la présence, ici, d'une étude sur ces fous de l'occitan.

Nous sommes en France, vieille nation nantie d'une vieille culture. Une nation, une culture pour lesquelles l'unité constitue une valeur fondatrice, sinon un tabou. Cette unité, politique, culturelle, linguistique, l'État français, sous ses formes successives, n'a cessé de l'imposer, depuis la fin du Moyen Âge, à la conscience de sujets qui bien souvent vivaient des pratiques culturelles peu en rapport avec l'image idéale proposée par l'État. Le salut, devenu rituel de nos jours chez les historiens et les géographes, à la légendaire diversité française ne change rien au fait que l'histoire de la construction de l'idée France est faite d'un effort tenace de réduction de cette diversité. Le processus devrait aujourd'hui être arrivé à son terme, du moins en ce qui concerne ce qu'on peut appeler la diversité héritée : l'école obligatoire, les media, l'écrit sous toutes ses formes, l'homogénéisation du territoire. la construction d'une économie nationale, des brassages de population toujours plus intenses, tout cela a porté de rudes coups aux particularismes culturels ou linguistiques des périphéries de l'espace national. Ce n'est pas niable.

Et pourtant, c'est au moment où ce processus séculaire s'accélère, au milieu du XIXe siècle, qu'apparaissent en Bretagne ou en pays d'oc des mouvements qui le mettent en question. Et, à l'orée du XXIe siècle, ces mouvements sont toujours là. Ils n'ont certes pas pu inverser le processus. Mais il n'a pas pu les dévorer. On va ici essayer de comprendre pourquoi, à travers un exemple, celui de la revendication occitane, telle que la fonde au XIXe siècle le Félibrige. Avec quelques questions simples : d'où vient le Félibrige? Quel est son projet : rupture avec la France, au nom d'un nationalisme d'oc antithétique de celui de l'État? Imposition à cet État de la reconnaissance, sur son sol, à l'intérieur de son corps social, d'une entité propre, nécessitant des institutions spécifiques? Peut-on situer la revendication occitane sur l'échiquier politique national? Quelles réactions son existence même et son message ont-ils suscitées, sur son propre sol et à Paris? A-t-elle pu si peu que ce soit modifier l'idée que l'on se fait en France de la culture « nationale » dans ses rapports avec les cultures « régionales »? C'est ce que l'on va essayer maintenant de voir.

Ce Midi, c'est d'abord une expression géographique, le pendant de ce Nord qui constitue, dans le Bassin parisien, le cœur politique et culturel de la France. Une simple division fonctionnelle de ce grand tout géométrique qu'est le territoire national. Ce Midi, c'est d'abord une expression géographique, le pendant de ce Nord qui constitue, dans le Bassin parisien, le cœur politique et culturel de la France. Une simple division fonctionnelle de ce grand tout géométrique qu'est le territoire national. Et c'est d'abord cela qu'y ont vu ceux qui, à la fin de l'Ancien Régime, inventent le concept, qu'ils mettent aussitôt au service d'un projet de rationalisation de la perception et, potentiellement, de l'administration de ce territoire. Mais pourtant, dès cette époque, on sait bien que ce n'est pas seulement cette pure abstraction tracée sur une carte muette aux découpages symétriques. C'est aussi un milieu particulier, au climat spécifique - ce climat dont on commence alors à « savoir » qu'il influe sur le « tempérament » des « peuples », même si les nuances climatiques internes à ce vaste Midi, selon qu'il est atlantique ou méditerranéen, apparaissent encore peu pertinentes, si même on les perçoit. Ce sont aussi des paysages, les plus hautes montagnes, sinon les seules, d'ailleurs, du royaume. Des mers, comme cette Méditerranée qui ouvre sur l'Orient. Et enfin, le Midi, c'est le lieu où vivent des hommes dont on sait qu'ils obéissent à d'autres usages juridiques, qu'ils travaillent la terre suivant d'autres techniques - et on n'ignore déjà pas qu'elles sont moins performantes -, qu'ils ont leurs propres coutumes, leur propre rapport au sacré. Leur propre langue, enfin, écartée de l'écrit administratif au XVIe siècle, marginalisée en tant qu'instrument littéraire, mais omniprésente comme langue parlée, y compris, au XVIIIe siècle, chez les grands bourgeois de Marseille, par exemple.

1789 La Révolution inaugure une série de bouleversements qui vont modifier à la fois la physionomie même du « Midi » et son rapport à l'ensemble français. Ce sont du même coup deux piliers importants du maintien d'une conscience « méridionale » - le sentiment d'appartenance à un territoire, la spécificité d'une pratique linguistique - qui sont invalidés, dans les consciences. Le Midi peut devenir français.

L'alphabétisation, en gagnant du terrain, ronge l'espace de l'occitan. Bien sûr, elle se fait en français, les autorités y veillent, habiles à débusquer les instituteurs qui ignoreraient la langue nationale: La langue du journal, celle aussi du débat politique, dès lors que le suffrage universel permet l'extension de cc débat aux couches populaires. La langue des nouveaux rapports économiques, celle de la banque, du chemin de fer, des patrons, même si les ouvriers occitans créent souvent leur propre lexique technique dans leur « patois ». L'acquisition du français devient un enjeu vital. L'ignorer, c'est se couper du mouvement de la société, s'enterrer dans la marginalité, renoncer à toute ascension sociale. L'occitan est maintenant inutile, sinon carrément nuisible. Les bourgeoisies urbaines l'abandonnent vers le milieu du siècle ; les nouvelles classes moyennes suivront leur exemple. À la fin du XIXe siècle, l'occitan n'est plus que la langue quotidienne des classes populaires des campagnes et des villes.

Et, pourtant, l'intégration n'est pas totale. Son caractère incomplet se mesure à quelques signes. Un certain retard dans le développement économique, d'abord. Poids persistant de l'agriculture, insuffisance des matières premières et de leur exploitation, sous-équipement, pauvreté en capitaux, mais aussi en entrepreneurs, dépendance, bientôt, par rapport à des centres de décision, industriels ou financiers, extérieurs au Sud : le Midi occitan subit la révolution industrielle plus qu'il ne l'accompagne ou ne l'assume. Même décalage en ce qui concerne les mentalités et les comportements. Le Midi, c'est le pays de la répugnance à la conscription, de la résistance à l'impôt, de la violence, aussi. Il serait audacieux d'y voir le symptôme d'un malaise nationalitaire, d'un inconscient occitan au travail ; mais, quelle que soit l'explication de cette convergence de déviances - et à notre connaissance, nul n'en a proposé de définitive -, cette convergence existe bel et bien. L'opinion nationale en a d'ailleurs conscience. Le Midi que découvrent les voyageurs romantiques, les Stendhal, Mérimée, Dumas, Hugo, ou le Michelet du Tableau de la France, c'est un autre pays. Un pays excessif, au climat brutal, aux habitants passionnés - trop passionnés. les hommes bruns aux yeux noirs, à la parole sonore, au geste brusque, ceux qui ont fait la Terreur blanche. Un prolongement, sur le sol national, de l'Italie ou de l'Espagne, si ce n'est même du Maghreb. A la fin de la IIe République, les observateurs du parti de l'ordre pourront ajouter une touche supplémentaire au tableau : par ses votes, le Midi se place du côté des extrêmes, ultra-blanc dans le Massif central ou la Vendée provençale de la basse vallée du Rhône, ultra-rouge dans les campagnes languedociennes ou provençales, alors même que commence à s'esquisser, à l'échelle nationale, une opposition simple entre villes remuantes et campagnes assagies. Par un paradoxe qui ne peut qu'avoir son influence sur la prise de conscience, chez des intellectuels méridionaux, de leur spécificité, c'est au moment même où le chemin de fer rapproche physiquement Nord et Sud que le regard de Paris rétablit la distance, en imposant l'image d'un Sud exotique inquiétant, d'abord, avant que Daudet et quelques autres ne le rendent simplement risible.

C'est le Nord qui invente le Midi, alors? C'est le premier Empire qui, avec Coquebert de Montbret, lance la première grande enquête proprement dialectologique sur les langues parlées dans l'Empire. Paris va maintenant découvrir les fastes de l'Occitanie médiévale, fournissant ainsi un aliment inespéré à la fierté des intellectuels du Sud. Parallèlement, les historiens libéraux - Sismondi, encore, Augustin Thierry, Guizot - remettent au goût du jour le souvenir des albigeois. Ils opposent un Midi médiéval tolérant, démocrate, progressiste, raffiné, à un Nord barbare fanatique, féodal, arriéré. On fournit aux Méridionaux des armes singulièrement bien aiguisées. Le Midi écrasé de soleil, peuplé d'individus excessifs et suspects, cette périphérie attardée de l'espace national, ce serait donc aussi le berceau de la culture et de la démocratie? Dès les années 1840, les maîtres du Nord vont ainsi susciter là-bas, des disciples inattendus, qui vont s'approprier, à leur façon, le tableau idyllique du grand Moyen Âge occitan - et, da même coup, réhabiliter, dans le présent, la langue de ce Moyen Âge, telle qu'elle survit dans des patois si longtemps décriés. Si l'on ajoute à cela le goût nouveau et bien romantique pour la culture populaire, la découverte de la dignité et de l'intérêt des naïves chansons paysannes et des contes merveilleux des aïeules villageoises, on imagine le résultat : c'est Paris qui crée l'appel d'air dans lequel va s'engouffrer la renaissance d'oc.

C'est les jeunes Méridionaux les mieux au fait de l'évolution culturelle nationale, les plus francisés, donc, qui vont faire le travail. Car seuls ceux qui ont pu négocier le virage de la francisation peuvent se permettre de regarder en arrière, vers la culture qu'ils ont dû abandonner au passage : le passage de l'écriture solitaire à l'action collective pour le renouveau de la langue du Sud et la reconquête de ses droits historiques. Le Félibrige peut naître.

Deux congrès se tiennent en Provence, là où les écrivains sont le plus nombreux, en 1852 (Arles) et 1853 (Aix). Ils permettent aux participants de déclamer leurs oeuvres, mais non de se regrouper durablement. L'année suivante, un petit groupe de jeunes poètes avignonnais qui a participe activement aux deux congrès décide de franchir le pas. Les autres écrivains restent divisés, eux-mêmes fonderont leur propre association. L'unification, la nécessaire coordination par le haut des énergies d'oc a échoué : on prendra le problème par l'autre bout, en créant un pôle qui, en se renforçant, attiera progressivement les bonnes volontés. Il y a là un fils de jardinier de Saint-Rémy-de-Provence, Joseph Roumanille, le fils d'un imprimeur avignonnais, Theodore Aubanel, et un jeune licencié en droit, fils d'un propriétaire villageois des environs de Saint-Rémy, un certain Frédéric Mistral. Et quelques comparses. L'aîné, Roumanille, vient d'avoir trente-cinq ans, les autres ont moins de vingt-cinq ans : des enfants, aux yeux des Poètes les plus expérimentés. En mai 1854, ils constituent formellement leur petit cercle en association. Ils lui donnent un nom, le Félibrige ; ils se donnent un titre : les félibres. Magnifique trouvaille : le mot ne veut en lui-même strictement rien dire - il ne peut donc designer d'autre réalité que ce qu'en feront ceux qui s'en prévalent. Son côté mystérieux constitue un attrait supplémentaire : années et Mistral - qui a trouvé le mot dans un vieux cantique - saura créer, avec un rare sens de la mise en scène, tout un rituel « félibréen » qui accentue encore te côté confrérie occulte de la chose. Mais le Félibrige, ce n'est pas seulement une trouvaille publicitaire. C'est aussi un projet, rénover la littérature d'or, pour en faire une littérature à part entière.

Son but, à partir de ce moment : élever la langue populaire à un rang équivalent à celui qu'elle occupait au XIIe siècle, en se donnant comme modèle formel la littérature contemporaine en français et en visant le même public, celui des élites cultivées, toutes francisées soient-elles. Les « félibres » innovent, la graphie; d'une part, ils élaborent une norme cohérente, pour la langue qu'ils écrivent et s'engagent collectivement à la respecter, d'autre part, ils imposent ce système à quiconque entend collaborer avec eux : dès lors qu'ils lancent, en 1855, un almanach (L'Armana Prouvençau), lieu potentiel de publication pour les écrivains d'oc, ils peuvent se permettre d'imposer leurs conditions à quiconque entend y figurer. En 1859, Mistral, décidément le vrai leader du groupe, frappe un grand coup : il publie un long poème épique, Mirèio. En apparence l'histoire de deux adolescents dont l'amour est contrarié parles convenances sociales. Mais c'est en fait beaucoup plus : la reconquête, pour une oeuvre de longue haleine, d'un registre littéraire prestigieux, délaissé depuis des siècles par l'écrit d'oc au profit de genres plus « familiers ».

Mistral se voulait l'ambassadeur de tout un groupe d'écrivains. Sa note-manifeste prend la peine de mentionner les auteurs occitans principaux, les félibres au premier chef. A peine voit-il se dessiner son triomphe qu'il prend la plume pour inciter ses amis à suivre son exemple : il faut publier, tout de suite, pour exploiter l'effet créé à Paris par Mirèio, et imposer à la critique l'idée que Mistral n'est pas seul.

Pouvait-on sérieusement espérer que les intellectuels de Paris, ou leurs homologues occitans francisés des quelques villes du Sud où existait une réelle vie culturelle, prendraient vraiment en charge le renouveau d'une langue qu'ils ne parlaient pas et qui ne leur apportait rien d'autre qu'une fugitive délectation esthétique? Mais, à l'inverse, pouvait-on, avec les seules armes de la littérature, influencer les pratiques linguistiques de populations qui ne lisaient pas - ou pas ça - alors même que les raisons profondes du changement de langue n'étaient ni traitées ni même seulement perçues? Les félibres avignonnais sont d'abord des écrivains. Ce qui ne leur confère pas forcément des qualités d'animateurs culturels, moins encore d'agitateurs politiques. « Si le coeur de nos vaillants amis avait battu à l'unisson du mien... », disait Mistral en 1865. Un peu plus tard, son poème le plus revendicatif - La Countesso (encore une allégorie, avec belle princesse et méchante marâtre, que doivent déconfire de jeunes mâles ardents et patriotes) - est rythmé par ce refrain : « Ah, si l'on savait m'entendre! Ah si l'on voulait me suivre ! » Voilà bien des si. La réalité, c'est que Mistral est seul. Et où aurait-il fallu suivre Mistral, d'ailleurs? Son discours semble cohérent : le Midi, Catalogne comprise, a été un pays au Moyen Age. Il a vocation à retrouver le même statut. Voilà un énoncé nationaliste facile à comprendre. Le problème, c'est que le projet mistralien est on ne peut plus vague, onirique plus que politique. L'espace même qu'il concerne reste imprécis : la Provence? Ou ce Midi qui représente le tiers de la France? Ou une constellation de ces « cités » qui doivent retrouver leur liberté? Broutilles que tout cela, au demeurant. L'essentiel est ailleurs, dans la vie d'une société qui est à cent lieues de l'univers mistralien. Rien dans son évolution, sous le second Empire, ne lui permet de se reposer, sous quelque forme que ce soit, leproblème de son identité nationale et culturelle. Là-dessus surviennent la défaite de 1870 et la Commune. La première va bientôt entraîner un raidissement de l'idéologie nationale française, peu propice à la remise en cause de ses fondements

Les grands rêves sont mis de côté, et le Félibrige tente maintenant de louvoyer au plus près des réalités. Il ne disparaît pas. Mieux, il recrute. En 1876 il se donne des statuts à peu près définitifs, qui apportent un cadre précis aux adhésions nouvelles et il compte bientôt quelques centaines de membres. Des déclarations, pas d'action. Le Félibrige en est bien incapable. Non du fait d'une quelconque absence d'organisation : rien de plus structuré que lui, en apparence. Ses statuts décrivent un organigramme très élaboré. Au sommet trône le président, le capoulier - jusqu'en 1888 c'est bien sûr Mistral. Il est élu par l'état-major de l'association, le consistoire, composé de cinquante « majoraux » cooptés à vie. Il est assisté d'un bureau, émanant lui aussi du consistoire, où siègent syndics et assesseurs. Le secrétariat et les finances sont détenus par un chancelier. En dessous, se bouscule la fouie des félibres de base, les mainteneurs, regroupés au niveau local dans des escolo (écoles) et au niveau régional dans des maintenances, dépourvus par ailleurs fie tout pouvoir de décision et de toute influence sur la marche d'une société dirigée exclusivement par le haut. Tout l'édifice marche au rituel : à chaque grade correspond un insigne spécifique - étoiles, cigales d'or ou de bronze, fleurs en argent... La Fête annuelle, la Santo Estelio, se clôt par un banquet au coursduquel les convives boivent successivement dans une coupe ciselée offerte en 1868 par les Catalans, au temps de la lune de miel transpyrénéenne. Tout cela est fort spectaculaire, et confère au Félibrige un caractère étrange, quasi maçonnique. Mais la réalité de l'action menée par cette lourde machine n'est pas à la hauteur de sa complexité. Cette action, c'est d'abord la production d'un discours officiel vite rodé, destiné à populariser les thèses félibréennes. Le moment fort est évidemment la Santo Estello, là où se rencontrent les félibres de tout le pays, et la foule de la ville choisie comme lieu de la fête. Le capoulier prononce alors un discours, pieusement reproduit par la presse interne au mouvement, et qui tient du discours du trône, du discours de distribution des prix, du rapport moral et de l'encyclique. C'est à travers ces discours que passe le message félibréen. Parmi les éléments forts de ce message, on trouve bien sûr le recours à l'histoire, notamment à ce glorieux Moyen Âge d'oc qui fascinait déjà les précurseurs du Félibrige, cet âge d'or qui légitime aux yeux des félibres leurs ambitions actuelles.

En fait, la valeur phare qui apparaît, lancinante, dans tous les discours, celle qui conditionne tout, c'est la langue. C'est elle qui définit le territoire du « Midi ». C'est elle qui exprime son âme. Sa mort serait celle du Midi. C'est à sa défense que doivent servir toutes les actions menées en pays d'oc pour trouver grâce aux yeux des félibres.

La promotion du folklore dans l'action félibréenne a deux significations: l'alignement minimaliste sur des pratiques acceptables par la société et l'idéologie dominante, d'abord. Mais aussi l'instauration dune sévère division du travail entre vrais félibres et « peuple d'oc ». Aux premiers le travail sur la langue, au second le simple rôle passif de porteur des signes fossilisés de son identité. Les uns parlent, les autres écoutent, engoncés dans les chatoyantes étoffes des costumes que leurs grand-mères avaient délaissés, ou dansent des pas antiques au son d'instruments dépoussiérés, ou font de la figuration dans des fêtes ordonnées par d'autres. Étant bien entendu que nos félibres se sont préalablement livrés à tout un travail de mise en forme de ce folklore, une mise en forme qui est aussi un tri : ce sont certaines chansons, certaines fêtes, certaines formes de costume qui ont leur préférence. Mistral milite ainsi vigoureusement pour la promotion du costume des Arlesiennes, y compris en dehors du pays d'Arles. Ce qui lui vaut de passer, dans l'imagerie française, au rang de symbole de la Provence tout entière. Etant bien entendu que le même Mistral a pris soin auparavant de décrire avec minutie ce que doit être le costume d'Arles, interdisant ainsi à celles qui le portent de le modifier si peu que ce soit. Son raisonnement est limpide. Après avoir décrit les différentes formes prises par ce costume depuis le XVIIIe siècle, il observe négligemment que la forme qu'il tient pour définitive s'est fixée justement en même temps que le Félibrige prenait son essor. Elle lui est donc indissolublement liée et, comme telle, n'a plus lieu d'évoluer.

Voilà un joli paradoxe : le Félibrige s'affirme « né du peuple », « marchant avec le peuple », défendant la langue du peuple, alors même qu'il fabrique concrètement quelque chose qui n'a que peu à voir, hormis la langue, avec les pratiques culturelles réelles de ce peuple. Alors même, surtout, qu'il ne cesse de déplorer l'attitude de ces masses qui ne suivent guère les injonctions des félibres, et ne cessent, par l'exode rural comme par la francisation, de rompre avec l'état dans lequel le Félibrige aurait voulu les voir rester. Contraignant ainsi ce dernier à adapter à sa manière le propos de Brecht : le peuple n'étant pas bon, il importe d'en fabriquer un autre - le peuple en panier des discours et des poèmes, ou le peuple déguisé des parades de la Santo Estello.

Ce paradoxe ne fait, au demeurant, que renvoyer aux deux contradictions fondamentales qui caractérisent l'oeuvre concrète des félibres. Première contradiction : son influence locale, sans être inexistante, est très en deçà des ambitions proclamées. Les félibres se voulaient l'avant-garde d'une société: méridionale recouvrant son identité. Faute de relais dans cette société, ils se voient vite incapables d'agir sur elle. Ils ne sont pas hégémoniques dans le monde des acteurs culturels : les sociétés savantes méridionales, l'un des lieux où s'élabore pourtant tout un savoir, historique notamment, sur le local leur échappent. Non qu'ils n'y figurent pas; Mistral est membre honoraire de plusieurs académies, tel ou tel majoral influent peut figurer parmi les fondateurs ou les animateurs de telle société départementale, il ne s'ensuit nullement que ces sociétés adhèrent, ou simplement fassent place à l'idéologie félibréenne. Bien souvent, au contraire, elles l'ignorent délibérément, si même elles ne la combattent pas. La fin du siècle et le début du suivant voient se multiplier, dans les grandes villes, de petites revues littéraires de jeunes, affichant souvent une étiquette « régionaliste ». Ces revues ne font pratiquement aucune place à l'occitan, elles se veulent rampe de lancement et banc d'essai pour de jeunes talents destinés à une carrière nationale; du même coup, c'est exclusivement dans le champ de la culture nationale qu'elles doivent se situer. La presse régionale est alors assez riche, quantitativement et qualitativement. Elle est, bien sûr, en français. Il arrive qu'y paraissent des articles en occitan mais ce ne sont pas toujours des félibres qui les écrivent. Il est rare que les activités félibréennes retiennent l'attention de ces gazettes et, quand cela arrive, ce n'est d'ailleurs pas nécessairement pour soutenir l'association. Enfin, le vaste monde associatif échappe à l'action félibréenne. Le capoulier Dévoluy (1901-1909) propose un moment d'associer au Félibrige toutes les sociétés qui oeuvrent, d'une manière ou d'une autre, au service du Midi. Il pense même aux syndicats. C'est un échec. Il y a pourtant des outils de circulation de la pensée félibréenne : les escolo, ces groupes locaux, assurent la présence du Félibrige dans la plupart des grandes villes. Et l'on voit fleurir des revues assez nombreuses, où paraissent articles et poèmes en occitan, tandis que, régulièrement, des concours littéraires assurent le recrutement et le filtrage des nouveaux talents. Mais c'est là un circuit fermé. Les revues ne sont lues que par des félibres, leur contenu ne peut d'ailleurs intéresser personne d'autre, puisque, le plus souvent, il n'y est question que de l'actualité interne à l'association, la vie concrète de la société locale n'étant envisagée qu'au cas où l'un de ses aspects vient conforter le discours félibréen. Il existe une édition en occitan, mais très minoritaire. Dans les départements, Bouches-du-Rhône, Hérault, Vaucluse, où l'action félibréenne est le plus intense, il est rarissime que les titres en occitan atteignent les 10 % de ce qui s'imprime dans le département sur une année. Le plus souvent, le chiffre annuel se situe entre 2 et 5 %, avec des tirages qui dépassent rarement les cinq cents exemplaires. En tenant compte du fait que tous les titres ne relèvent pas de la mouvante félibréenne (il n'est pas rare de voir paraître des brochures dues à des auteurs qui ignorent ou rejettent l'enseignement de Mistral), ces chiffres sont faibles. Ils ne sont pas négligeables, compte tenu du statut réel de l'occitan dans une société qui ne lui accorde officiellement aucune place, mais on voit bien qu'ils traduisent aussi l'incapacité de l'écrit d'oc à s'imposer sur son propre territoire. Quant aux hommes politiques locaux, il peut leur arriver de faire campagne en « patois », il arrive aussi que tel maire ou tel député participe à une fête félibréenne. En aucun cas, toutefois, cela n'implique qu'ils prennent en charge, dans leur pratique politique quotidienne, la cause félibréenne. En clair, le Félibrige n'a aucune influence réelle sur la vie quotidienne du pays qu'il défend. Pis, il lui arrive de refuser d'en exercer une alors même qu'on l'en prie. Le meilleur exemple est celui des légendaires manifestations viticoles de 1907. Individuellement, des félibres y sont mêlés. Un des leaders du mouvement, le député-maire socialiste de Narbonne, Ferroul, compte même au rang des sympathisants de l'association et fait volontiers allusion, dans ses discours, à la thématique albigeoise. Mais Mistral, sollicité très officiellement par Ferroul et Marcellin Albert, l'autre grande figure du mouvement, refuse de s'engager nettement aux côtés du mouvement. Il ne discerne pas, dit-il, quel profit la défense de la langue peut retirer d'un mouvement qui a évidemment un tout autre propos. Bien sûr, eût-il accepté, on voit mal ce qui aurait pu en sortir, pour les uns et pour les autres. Mais l'important est qu'il ait refusé d'entrer dans le jeu. On ne saurait mieux montrer à quel point les fins propres du Félibrige sont étrangères au mouvement social en pays d'oc.

Ils voulaient conquérir Paris, lui imposer la reconnaissance de leur existence et du bien-fondé de leur démarche. Ils rencontrent effectivement un certain écho, mais sans voir à quel point cet écho est déformé, et à quel point, somme toute, ils sont peu compris. Paris ne prend de leur message que ce qui peut être utilisé, à l'occasion, dans l'un ou l'autre des montages idéologiques qui s'affrontent sur les bords de Seine. Il rejette sans autre forme de procès ce qui constitue l'axe de l'idéologie félibréenne : l'idée que les Méridionaux constituent un peuple spécifique doté de sa langue propre et qui doit à ce titre bénéficier d'un traitement particulier à l'intérieur du corps national. Le Félibrige entendait construire, à l'abri de la lourde machine de ses statuts, une sorte de contre-société occitane, offrant au peuple du Sud l'image d'une alternative séduisante au provincialisme à la française, bâtissant en laboratoire une identité occitane nouvelle propre à maintenir la spécificité méridionale par-delà l'évolution et la francisation de la société traditionnelle. Ils 'ne créent au bout du compte qu'un kyste, isolé du reste de la société, où quelques intellectuels jouent à dessiner une histoire, une langue, une écriture, un corpus ethnographique sur mesure, doté de sa propre cohérence, certes, et non toujours dénué de valeur, mais étranger de fait à la réalité du fonctionnement culturel dans leur propre pays, sans rapport avec les aspirations d'un mouvement social qui n'a alors aucune raison de s'interroger sur la francisation.

Le Félibrige ne naît pas par hasard, ou par la simple prédestination du génial Frédéric Mistral. Il constitue, à son échelle et à sa manière, une réponse aux mutations que subit le « Midi » au XIXe siècle. Mutations économiques, sociales, mentales, qui frappent de plein fouet cette périphérie relativement lointaine de l'espace français, et qui constituent, pour ses habitants, un choc pas toujours salutaire. Le Félibrige n'est certes pas en position d'analyser clairement ce bouleversement. Animé par des amants de la langue occitane, il perçoit d'abord ce qui la touche directement : son éviction des circuits de communication sociale, sa condamnation à mort, au nom de l'unité et de la civilisation, par l'idéologie dominante. Son projet a toutes les apparences de la cohérence. A ce Midi en passe de se perdre, il propose une idéologie nationale, alternative à l'idéologie française, et armée de pied en cap : un territoire, celui de la langue d'oc, une version historique propre, celle des démêlés du Sud et du Nord, une culture séculaire, peut-être même un projet politique, le fédéralisme. Pour que cette apparence devînt réalité, il eût fallu l'appui d'un mouvement social, susceptible de s'identifier aux valeurs collectives proposées, parce que y trouvant, face à une France contestée, la légitimation historique de son refus. Or ce refus, cette contestation n'existent pas. L'Occitanie n'est ni la Catalogne ni la Tchécoslovaquie, son insertion dans l'espace français est déjà trop bien engagée, trop bien acceptée, globalement, pour laisser place à une véritable revendication nationalitaire. Dès lors, le Félibrige n'a d'autre issue que de ruser, en modulant son discours pour le rendre compatible avec la place qu'accorde aux particularismes régionaux l'idéologie de la nation française. Et cette place, c'est celle du pittoresque, ou de l'attendrissant, ou d'un patriotisme local étroitement subordonné au culte de la Grande Patrie.

Le Félibrige a donc échoué, à l'aune du moins des ambitions déclarées de ses militants les plus fervents. Soit. Mais il a survécu, survit encore à cet échec. Du fait de la simple force de conservation des structures qu'il s'est données : l'appareil, devenu hiérarchie honorifique, le rituel, devenu folklore clanique, le message, devenu langue de bois, tout cela permet la perpétuation de l'association, du fait même de son caractère immuable.

Le Félibrige a survécu, par ailleurs, parce qu'il est fondamentalement, au-delà des velléités politiques qu'il a connues, d'abord une association littéraire, et que la littérature a son autonomie par rapport à la vie sociale. Tant qu'il existe des auteurs pour adopter comme langue de création la langue d'oc, l'existence du Félibrige, comme de son épigone-rival l'occitanisme, reste possible.

Ce qui nous ramène à l'alpha et à l'oméga : la langue. Le Félibrige n'a pas freiné son effacement. Les mécanismes mentaux, sociaux, économiques, politiques, communicationnels qui y poussaient. étaient à l'abri de ses atteintes, car ils se déroulaient dans les sphères qui échappaient à l'action de nos poètes. Mais une langue ne s'efface pas aussi facilement que les contours d'un champ remanié par le remembrement, ou qu'un savoir-faire professionnel rendu obsolète par l'évolution technologique, ou qu'une mode musicale ou littéraire. Elle tient à ses locuteurs par des liens obscurs mais autrement plus forts. C'est seulement depuis 1930 que l'occitan est vraiment entré dans une phase qui risque fort d'être terminale. Il est donc suffisamment présent encore pour que son ombre pose problème. Et l'effet le plus clair de la renaissance d'oc a été précisément de le faire émerger comme problème. Il y a encore, dans les nouvelles classes moyennes intégralement francisées d'aujourd'hui, des individus pour penser le rapport à cette langue dans des termes semblables à ceux de ces félibres des classes moyennes du siècle passé. La mémoire et le projet fondés par le Félibrige gardent donc toujours, en d'autres termes, une certaine capacité attractive dans la société méridionale. Niée, dédaignée, folklorisée au coeur même de son espace naturel, elle y trouve pourtant toujours matière à se perpétuer. Elle fait partie - avec d'autres - du paysage mental national. Peut-on rêver d'un jour où la conscience française saura lui faire enfin une vraie place ?

Avec PHILIPPE MARTEL <> Louis Ernesto




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